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Texte de présentation des oeuvres de Gilles Boudot par Bernard Muntaner in catalogue "des choses simples" - collection du Théâtre de la Photographie et de l'Image, Charles Nègre - Nice

 

"L'instant plausible d'une chose là..."

 

La nature morte mettant en présence des objets divers et les relations multiples qui s'opèrent entre eux, sémantiques ou plastiques, soulève d'une certaine façon la question du “contact”, fût-il compris dans l'espace même du vide et donc de son absence.

Sur un plan visuel il s'agirait dans une nature morte de la nature même de la disposition, de l'organisation dans un espace défini, composé d'objets divers. Il en est des mises en scène qui font constater les objets et d'autres qui peuvent être théâtrales comme ici, et qui nous donnent l'intime conviction que quelque chose se joue là, devant nous...

Ici, les rapports de valeurs, du noir au blanc en passant par toute une gamme étendue de gris ainsi que les matières transparentes, translucides, réfléchissantes semblent se répondre et dialoguer entre eux et nous raconter quelque chose. De façon générale tous les objets dans les photos de Gilles Boudot sont statiques, posés, placés, fixés au sol, sauf un, qui n'est pas à sa place, du moins celle qui lui est communément attribuée. Il est là de façon incongrue : des chaussettes sont suspendues au-dessus d'un réchaud électrique comme l'est un napperon dans une autre photographie. Là n'est pas leur place.

On sait pourtant que la chaleur monte et qu'elle peut faire s'élever des corps légers. Les chaussettes semblent gonflées par l'air chaud ; sont-elles suffisamment légères pour être soulevées par la chaleur ? Ce napperon de dentelle est-il suffisamment ajouré pour se tenir en suspension sous la présence/contact de la chaleur ? On a envie de dire « Oui, c'est possible ». Et le couvercle soulevé aussi haut de l'autocuiseur par une ébullition moussue ? « Oui, c'est possible », on a tous en mémoire un couvercle qui a dansé sous l'effet de l'ébullition (du lait par exemple), et qui nous a rappelé de façon sonore notre inattention.

 

Les photos de Gilles Boudot semblent nous “exposer” des phénomènes simples de physique. Nous assistons à des expériences, et ce, dans un court instant de l'expérience, car les chaussettes, ou le napperon, comme le couvercle, ne vont pas rester suspendus en l'air longtemps. C'est la prise instantanée d'un instant magique, la prise du vu , un saisissement de l'instant, d'un événement expérimental éphémère.C'est le contact subtil, furtif, la fugacité d'une chose là ; en quelque sorte son saisissement avant sa perte. Qu'importe vraiment de savoir si l'expérience est réelle ou simulée, car l'événement est plausible ; le fait ou non d'y croire est l'autre expérience qui nous occupe, qui nous importe dans l'image.

 

La dimension poétique et ludique des différents thèmes ( Les mouvements de l'air chaud, Les changements de volume, Les attractions, Les épuisements ), pourrait entretenir longtemps mon propos ainsi que la présence du climat d'étrangeté qui s'instaure dans ces photographies et qui me parle par certains côtés, de l'univers de Witkin, contacts s'il en est, dont je pourrais développer le questionnement, si ce n'était que Gilles Boudot n'arrête pas son propos à la mise en scène des natures mortes et à sa transmission photographique.

 

La photographie, une fois le tirage réalisé, trouve un inattendu prolongement dans sa monstration, une seconde mise en scène. La photo est collée contre un verre au point que, verre et photographie ne font qu'un seul matériau comme pourrait l'être un fixé sous verre . Il ne s'agit donc pas d'un simple verre posé sur une photo, laquelle souvent va se distraire de la vitre en gondolant par endroits. Gilles Boudot parle de cette tension que procure le verre et la photographie ainsi collés et l'aspect brillant/mouillé de l'image.

 

Autour de la photographie, il pose une marge noire qui va rajouter une dimension précieuse à l'ensemble, ce que conforte le filet doré placé à quelques millimètres de l'image. Ensuite cet ensemble est glissé dans une cornière en métal qui ne peut pas ne pas faire penser au châssis des premières chambres photographiques dans lequel on glissait le verre à impressionner. Là où on ne pourrait y voir qu'une simple anecdote, ou une citation analogique, s'opère un rebondissement ; car c'est à travers le verre dépoli placé au dos de la chambre ou sur le verre de visée d'un moyen format comme celui qu'utilise Gilles Boudot que vient se “fixer”, plus ou moins nettement, l'image avant la prise de vue, avant sa capture physique.

En tournant la molette de mise au point, l'image se précise jusqu'à trouver “le contact“, l'instant juste sur le verre, c'est à dire “l'instant décisif de la netteté“, lorsque l'image, réfléchie par la lumière à travers le système optique, “se colle au verre“ et ne fait plus qu'un avec lui.

 

Gilles Boudot ne nous parlerait-il pas dans cette mise en scène de l'origine de son image, du premier contact qu'il a eu avec elle lorsqu'elle apparût sur le verre de visée ? La photo parlerait alors, en plus d'elle-même, d'un certain moment de la prise de vue, comme si le photographe nous disait « voilà ce qu'en premier j'ai vu sur le verre de visée, avant d'appuyer sur le déclencheur ». La photo ne serait plus la chose à voir mais la traduction mémorisée de l'apparition idéelle et idéale du premier contact que le photographe a eu avec “son“ image, immatérielle et pourtant bien là : intouchable sous le verre .

Bernard Muntaner, 25 mars 2005

 

 

 

 

 
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